Le Midi Libre - Culture - L’université pilier de l’économie du savoir ?

Edition du 2 Juillet 2020



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Développement des startups en Algérie
L’université pilier de l’économie du savoir ?
2 Juillet 2020

À l’aune de la crise sanitaire et économique que subit le monde et, par conséquent, l’Algérie, il est plus que jamais essentiel de donner un nouveau souffle à l’économie algérienne comme il est prévu par la Loi de finances complémentaire pour 2020. À ce sujet, Kamel Baddari, Professeur des universités et recteur de l’université de M’Sila, nous a accordé une interview dans laquelle il répond à des questions concernant lesstartups et leur croissance en Algérie.

Le président de la République vient de nommer un nouveau gouvernement, avec une nouvelle stratégie. Plusieurs ministères ont fait leur apparition durant cette conjoncture, preuve de la volonté du gouvernement de toucher de nouveaux secteurs.

Quel est votre avis, Mr.
Baddari, par rapport à cette
nouvelle formation politique ?

Ce remaniement a tenu compte du contexte élaboré, suite à une matrice stratégique pour répondre à deux paramètres essentiels : le premier étant l’exigence de l’ouverture et du renouveau, et le second consiste en l’incarnation de la volonté du président de la République et la volonté populaire pour l’amélioration de la vie du citoyen algérien, mais aussi pour un nouveau mode de gouvernance où l’on verra de jeunes cadres universitaires, au sommet de l’État, prendre en charge les problèmes socio-économiques du pays. Le contexte actuel a abouti au développement d’objectifs qui ont donné naissance à des secteurs que l’on n’avait pas auparavant. Par exemple, le secteur de la Transition énergétique et des Énergies renouvelables, un nouveau secteur qui bénéficie du soutien de l’État, que ce soit en amont, c’est-à-dire en recherches et en production, ou en matière de commercialisation et d’industrialisation. La naissance de ce nouveau secteur permettra de répondre à certains objectifs que l’on s’est fixé tels que la production de carburant d’origine renouvelable, la production de chaleur et de gaz d’origine renouvelable…

On peut aussi parler du ministère de la Numérisation et des Statistiques ; nous vivons dans l’ère de l’économie numérique, la numérisation est un levier principal pour le développement social et économique du pays. Les statistiques sont là pour nous fournir des indicateurs nous permettant de prendre des décisions. étant un pays riche en gîtes de minerais, la création du ministère des Mines va permettre l’exploration et l’exploitation de ces minerais qui vont à leur tour aider, de manière intrinsèque, au développement économique du pays, au développement national, et participer à l’enrichissement des caisses de l’État en devises fortes dans le cadre du commerce international. On peut dire qu’on assiste à une nouvelle vision du gouvernement sachant qu’on s’est toujours concentrés sur la sphère pétrolière et gazière. La chute du prix du baril de pétrole a poussé le gouvernement à s’intéresser à d’autres secteurs tels que le secteur des Mines.

Ces minerais dont on parlait plus tôt vont certainement participer au développement national. Suite à la pandémie du Covid-19, on est obligés de mettre en avant le secteur médical, c’est d’ailleurs pour ça que l’Agence nationale de sécurité sanitaire a été créée justement pour le bien-être du citoyen. On remarque ainsi l’importance stratégique qu’accorde l’État à ce domaine. La prospective va nous permettrede planifier, d’élaborer des plans, des actions, des chronogrammes, de chercher des indicateurs, des faiblesses, des forces, des opportunités, des menaces qui vont permettre aux pouvoirs publics d’élaborer un plan stratégique de développement pour satisfaire les besoins des algériens. On sait que le président de la République mise énormément sur la nouvelle génération d’entrepreneurs algériens. Les startups seraient comme un nouveau moteur de croissance pour l’économie algérienne.

Quel rôle l’État doit-il jouer
dans la mise en place d’un climat
économique, favorable au
développement des startups ?

Une startup est tout d’abord une entreprise en démarrage. Elle est construite suite à une idée qui subit un processus de conceptualisation, de transformation et d maturation, le tout réalisé dans un incubateur par des enseignants chercheurs, des ingénieurs, des personnes porteuses d’idées et de projets. Ces petites entreprises se basent sur le capital immatériel : le capital humain.L’Algérie est ainsi appelée à développer ce secteur qui ne demande pas beaucoup de capital, qui diffère de l’économie traditionnelle, qui repose essentiellement sur le savoir et sur le partage du savoir, sur la technologie moderne, sur l’existence d’une équipe soudée, et surtout sur une idée de départ. Si l’on compare notre situation actuelle avec celles de nos voisins marocains et tunisiens, on se rend très vite compte de l’écart qui s’est creusé dû au développement tardif de ce secteur en Algérie.

Je pense que pour développer ce secteur, il faut qu’il y ait des incubateurs pour que les idées qui émanent des jeunes créateurs subissent le fameux processus de conceptualisation, de transformation et de maturation. Aux États-Unis par exemple, les incubateurs se situent dans la Silicon Valley qui est un territoire de l’université de Stanford. Dans les années 50, un doyen du nom de Frederick Terman a donné une partie du territoire de son université aux micro-entreprises et aux startups. Aujourd’hui, près d’un tiers des investissements du capital à risques se trouve dans la Silicon Valley. De même pour la Finlande et la Chine, qui ont opté pour la mise en place de ces incubateurs. Pour ce qui est de l’Algérie, l’apparition de ces nouveaux ministères témoigne de la volonté du gouvernement de changer de direction, car l’économie dite traditionnelle, basée sur les biens physiques, les hydrocarbures et les moyens de production, passe par une période de décadence c’est pourquoi on doit se diriger vers un autre type d’économie basée sur le savoir. Pour ce faire, il faut orienter la formation universitaire vers lesstartups ainsi que l’accompagnement des jeunes porteurs d’idées, peut-être même un accompagnement bancaire. Ces jeunes pousses se développeront dans des incubateurs pour donner des pépinières et devenir des startups dans l’attente d’un budget, d’un fond d’amorçage qui va leur permettre de développer leurs entreprises naissantes avec des idées novatrices.

D’après vous, est-ce que les
startups pourront réaliser ce
développement que le gouvernement
attend depuis
maintenant plusieurs années ?

 Pour qu’une startup réussisse, il faut remplir quatre conditions : premièrement avoir une idée novatrice ainsi qu’un fort potentiel de croissance, deuxièmement avoir de la visibilité, troisièmement faire appel aux nouvelles technologies et plus particulièrement internet qui représente la culture du libre, et quatrièmement savoir résister dans un marché difficile à évaluer tout en ayant une équipe soudée. Aujourd’hui, on peut devenir producteur, artiste, entrepreneur à partir de chez soi grâce à internet, le seul prérequis est d’avoir une idée novatrice de départ. On parle ainsi d’une nouvelle économie, différente de l’économie classique d’Adam Smith et de Karl Marx,

l’économie de la troisième révolution industrielle, marquée par la jonction d’internet et des technologies de l’information et de la communication avec les énergies renouvelables. L’économie de la connaissance est une triade de trois marchés indissociables : le marché du savoir, le marché des services, et le marché du travail. Apple, Facebook, Google, toutes ces grandes entreprises ont vu le jour dans des universités, c’est pourquoi je pense qu’il est préférable d’héberger nos incubateurs dans des universités. Vous dites que la formation est là, l’idée aussi, mais malheureusement on remarque qu’il y a toujours très peu de startups.

D’après vous, quelles sont
les raisons qui freinent ce
développement tant attendu ?

 On assiste à la naissance d’un tout nouveau gouvernement, qui est certainement en train de préparer les documents nécessaires pour la création et le développement des startups en Algérie. Le prestige des États-Unis est dû en partie à ses universités, le MIT a développé plus de 33.000 startups qui ont créé près de 3,5 millions de postes d’emploi. Les startups sont réellement la solution pour une croissance économique palpable ainsi qu’un développement de la société en termes de création de richesse. C’est une valeur ajoutée à l’économie nationale et à la prospérité de la nation.

La création, prochaine, d’une
agence dédiée aux startups,
va-t-elle contribuer à la relance
du marché de l’emploi
ainsi qu’au développement
de l’entreprenariat en Algérie ?

 Sans aucun doute. Les porteurs de projets ont besoin d’accompagnement, leurs futures startups doivent évoluer dans un milieu socio-économique propice, dans un milieu bancaire propice, car une fois la création de la startup, elle demeure en attente d’un capital à risques, d’un fond d’amorçage. C’est à travers tous ces mécanismes, que ces startups se développent pour devenir, par la suite, des entreprises productives. Cependant, la startup est liée à l’innovation. On ne peut parler de startup dont l’idée n’est pas novatrice, une startup copier/coller qui peut dériver… Il y a donc des dérives à exclure, et l’équipe porteuse du projet se doit d’établir son Business Model et l’adapter aux exigences du marché.

Certains experts préconisent de
se concentrer davantage sur les
micro-entreprises que sur les
startups, êtes-vous de cet avis ?

 La startup est une entreprise en démarrage qui répond à certains critères liés à l’économie du savoir. Une micro-entreprise peut être unestartup qui travaille dans le domaine de la technologie et de l’innovation, comme elle peut travailler dans le domaine de l’économie traditionnelle qui se base sur le capital fondé sur les biens physiques. Je vous parle des startups qui utilisent la technologie moderne et qui font appel au capital humain, au savoir et au partage du savoir dans l’objectif d’améliorer son produit final. Je peux vous citer l’exemple d’Alekseï Pajitnov, avec qui j’ai travaillé dans un centre de calculs à l’Académie des sciences de Moscou, qui a développé le jeu Tetris et qu’il a vendu à 15.000 dollars. Le centre de calculs l’a vendu à quatre millions de dollars, et la société qui l’a distribué a empoché un milliard de dollars. Donc la startup ne peut naître sans une idée. Nous vivons dans une ère où le développement de cette idée a été catalysé par l’apparition des technologies modernes et d’internet.

À votre avis, est-ce que le
Covid-19 nous a permis à nous,
citoyens, de ressentir justement
l’importance de l’innovation
actuellement ?

 Le coronavirus a des conséquences très importantes et très sensibles sur la population mondiale. Pour nous algériens, je pense que la chute du prix du baril de pétrole nous a donné une certaine volonté de chercher de nouvelles façons de s’enrichir comme on a pu le voir avec le développement du e-commerce. Au niveau des startups, elles peuvent fournir à la population différents services novateurs qui peuvent contribuer au bien-être de la population. Dans le cadre de l’économie du savoir, le partage de la connaissance est essentiel pour arriver, étape par étape, à fournir au client un produit final amélioré, le tout étant accéléré par un potentiel de croissance fort propre à la startup.

Concernant le climat des
affaires en Algérie, qu’est-ce qui
peut bien freiner les jeunes
porteurs de projets ?

 En tant qu’universitaire, je propose de développer, au sein de l’université algérienne, l’esprit et la culture de l’entreprenariat. Car l’université doit être une structure d’organisation et une structure managerielle en même temps. Le tissu industriel algérien, composé pratiquement de 1,2 millions de PME, n’est pas capable d’absorber tous les diplômés de l’université algérienne et du secteur de la formation professionnelle. Tissu qui est fragilisé, entre autres, par la conjoncture actuelle. 70% de ces entreprises se situent au nord de l’Algérie, il y a alors une orientation économique. On pourrait, par exemple, prioriser l’aménagement et la distribution de ces entreprises à travers le territoire national. Ensuite, ces PME sont généralement dans le domaine des services, seulement 17% d’entre elles sont dans l’industrie manufacturière. C’est pourquoi j’ai dit tout à l’heure que la création du ministère des Mines va développer les industries manufacturières et par conséquent apporter une valeur ajoutée à l’économie nationale, et à la prospérité du citoyen algérien. Donc la startup et la micro-entreprise sont des choses liées à la formationuniversitaire. Ce phénomène ne s’est pas encore développé en Algérie et on peut y remédier en orientant notre formation universitaire vers l’entreprenariat. Nous sommes dans une période de fortes mutations, l’université doit jouer son rôle, elle doit s’ouvrir sur le monde socio-économique, sur le milieu des affaires, et doit être un établissement hyper-connecté.

Croyez-vous en cette nouvelle
Algérie qui accompagnera ses
porteurs de projets ?

 Oui j’y crois fortement, d’ailleurs j’ai toujours conseillé, accompagné, et encouragé mes étudiants à construire leurs startups, à développer leurs idées, et ne pas compter sur le recrutement par des sociétés nationales, au lieu d’être chercheurs d’emploi, ils pourraient en créer. Et la startup est effectivement un créneau porteur, novateur, et qui va prendre en charge un nombre important de nouveaux diplômés, que ce soit de l’université ou du secteur de formation professionnelle. Le président de la République a évoqué la création d’une banque qui sera chargée du suivi ainsi que l’accompagnement des nouvelles entreprises.

Est-ce que cette mesure
permettra de booster le secteur
des startups en Algérie ?

 Certainement, parce qu’unefois la transformation et la maturation de l’idée, nous avons la création d’une startup qui attend un capital à risques fourni par les entreprises publiques et privées, et par certaines organisations nationales et internationales. Mais lorsqu’on prépare un Business Model, il faut le faire de manière à ce qu’il réponde à certains critères pour qu’il ne dérive pas, pour qu’il soit mesurable, atteignable, spécifique, et surtout fondé sur son innovation, sa croissance, son potentiel… On a donc d’un côté le capital à risques et de l’autre le fond d’amorçage qui peuvent tous deux aider et accompagner les porteurs de projets novateurs à développer leurs startups. À l’instar des universités américaines, chinoises, finlandaises, suédoises… Il faut que les universités algériennes incitent les jeunes porteurs d’idées à devenir de grands entrepreneurs par le biais de ses incubateurs.

Cela est-il suffisant pour
relancer la machine économique
algérienne ?

 Nous sommes à la troisième révolution industrielle, fondée sur les énergies renouvelables, les technologies d’information et de la communication, et internet. Les moyens traditionnels économiques sont en train de s’épuiser et pas qu’en Algérie. L’économie de la connaissance, basée sur la création de startups, a permis à plusieurs pays en Asie, en Amérique et en Europe, de développer leurs connaissances et de reprendre leur taux de croissance. En Algérie, nous n’avons qu’à suivre cet exemple dans le but d’atteindre les objectifs de développement pour la prospérité du citoyen algérien. Mr. Baddari, en tant que professeur et recteur de l’université de M’Sila, vous avez accompagné énormément de porteurs de projets à l’université.

Comment instaurer un climat
favorable au développement des
micro-entreprises ?

 Tout d’abord, je dirai que l’université doit être une universitécitoyenne. Une université qui doit rendre au compte au citoyen et à la nation, l’université ne doit pas être exclusivement pour les universitaires. Ensuite, il faut que l’entreprise s’ouvre à l’université, dans le but d’établir un partenariat efficace et efficient. Et, bien sûr, il faut que le milieu économique soit favorable aux jeunes entrepreneurs et les accompagne tout au long du développement de leur startup jusqu’à devenir des entreprises productives et rentables. Et j’espère que d’ici quelques années, les jeunes algériens, nos jeunes porteurs de projets, finiront par trouver leur créneau dans le cadre du développement de leurs connaissances et du développement économique du pays.

Par : Ouail Mehigueni

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