Samedi, l’AlgĂ©rie a perdu l’un de ses fils les plus illustres, Hadj Lounis Hamitouche, dĂ©cĂ©dĂ© Ă l’âge de 79 ans en France. PropriĂ©taire de la laiterie Soummam, cet homme au parcours exceptionnel a marquĂ© l’histoire Ă©conomique et sociale du pays par son gĂ©nie entrepreneurial, sa gĂ©nĂ©rositĂ© sans limites et son humanitĂ© profonde.
Son dĂ©cès, survenu après une hospitalisation, a suscitĂ© une vague d’Ă©motion Ă travers le pays, oĂą il Ă©tait perçu non seulement comme un industriel visionnaire, mais aussi comme un modèle d’altruisme et de persĂ©vĂ©rance.
Une enfance forgĂ©e par l’adversitĂ©
NĂ© le 3 dĂ©cembre 1946 dans le village de Chellata, nichĂ© dans les hauteurs du bassin de la Soummam Ă BĂ©jaĂŻa, Lounis Hamitouche grandit dans un contexte marquĂ© par la guerre de libĂ©ration algĂ©rienne. Ă€ seulement huit ans, en 1954, il est contraint d’abandonner l’Ă©cole pour rejoindre le tumulte d’une nation en lutte. Après l’indĂ©pendance, retourner sur les bancs de l’Ă©cole n’Ă©tait plus une option.
Pour subvenir aux besoins de sa famille, le jeune Lounis se lance dans le commerce, un univers exigeant qui lui enseigne l’art de la nĂ©gociation et la valeur de la parole donnĂ©e. Ces premières leçons, apprises dans les ruelles de son village et sur les routes poussiĂ©reuses, forgent son caractère. Sans capital initial ni diplĂ´me, il comprend que le succès repose sur la dĂ©termination, l’intĂ©gritĂ© et une capacitĂ© Ă saisir les opportunitĂ©s, mĂŞme dans les moments les plus incertains.
Une ascension fulgurante depuis un point de départ modeste
En 1969, Ă l’âge de 23 ans, Lounis Hamitouche dĂ©cide de tenter sa chance Ă Alger, avec seulement 50 dinars en poche. Ce modeste pĂ©cule ne l’empĂŞche pas de rĂŞver grand. Une rencontre fortuite avec une connaissance lui ouvre la porte du mĂ©tier de chauffeur de camion, transportant des marchandises Ă travers le pays. Pendant cinq ans, il sillonne les routes algĂ©riennes, apprenant la discipline et l’endurance nĂ©cessaires pour survivre dans un environnement rude.
En 1974, il franchit une nouvelle Ă©tape en achetant un camion avec un partenaire, marquant le dĂ©but d’une aventure entrepreneuriale. Rapidement, il acquiert trois autres camions, consolidant sa position dans le transport. Mais son ambition ne s’arrĂŞte pas lĂ . Aspirant Ă une vie plus stable près de sa famille, il se lance dans le textile en ouvrant un atelier Ă BĂ©jaĂŻa. Si ce projet prospère initialement, l’ouverture du marchĂ© algĂ©rien aux produits Ă©trangers, notamment chinois, le contraint Ă fermer boutique. Loin de se dĂ©courager, Hamitouche se rĂ©invente.
Sur une suggestion de son neveu, il se tourne vers l’industrie alimentaire, un secteur encore embryonnaire pour le privĂ© algĂ©rien Ă la fin des annĂ©es 1980. MalgrĂ© un manque d’expĂ©rience, des infrastructures limitĂ©es et des obstacles logistiques, il fonde la laiterie Soummam en 1993, Ă Akbou. Ce choix marque un tournant dĂ©cisif dans sa carrière et dans l’histoire de l’industrie algĂ©rienne.
La laiterie Soummam : un empire bâti sur l’innovation
La laiterie Soummam, créée avec seulement 20 employés et une production de 20 000 pots de yaourt par jour, devient rapidement un symbole de réussite. Face à une demande croissante, Hamitouche investit massivement, obtenant un prêt de 20 millions de dinars pour moderniser ses équipements.
En 1996, l’entreprise emploie 60 personnes et produit 120 000 pots par jour. Quatre ans plus tard, une nouvelle usine est construite Ă Taharacht, Ă©quipĂ©e de machines dernier cri. Ă€ partir de 2010, la laiterie atteint une couverture nationale, distribuant ses produits dans les rĂ©gions les plus reculĂ©es de l’AlgĂ©rie, avec une politique de prix uniformes qui reflète l’engagement de Hamitouche envers l’Ă©quitĂ©.
Aujourd’hui, l’entreprise emploie plus de 1350 personnes, gĂ©nère un chiffre d’affaires de 400 millions d’euros et exporte vers des marchĂ©s internationaux comme le Canada, la Libye, la Mauritanie, le Qatar et BahreĂŻn. Avec une production quotidienne multipliĂ©e par 250 depuis ses dĂ©buts, Soummam domine le marchĂ© national.
Pour assurer la pĂ©rennitĂ© de son entreprise, Hamitouche ne se contente pas de produire. Il structure l’ensemble de la chaĂ®ne d’approvisionnement, crĂ©ant huit fermes d’Ă©levage bovin et concluant des partenariats avec 7000 Ă©leveurs, reprĂ©sentant 72 000 tĂŞtes de bĂ©tail. En 2024, la laiterie collecte 860 000 litres de lait via un rĂ©seau de 40 points Ă travers le pays. Pour garantir l’approvisionnement en fourrage, il lance un projet agricole Ă Ouargla sur 2000 hectares, stabilisant les coĂ»ts pour lui et ses partenaires Ă©leveurs.
Une générosité sans bornes
Si Lounis Hamitouche Ă©tait un titan de l’industrie, il Ă©tait avant tout un homme de coeur. Fidèle Ă sa conviction que « les AlgĂ©riens m’ont enrichi en achetant mes produits », il redistribuait sa fortune Ă travers des dons gĂ©nĂ©reux. Il soutenait des hĂ´pitaux, finançait des associations caritatives, logeait des familles dĂ©munies et participait activement aux campagnes de solidaritĂ© nationale.
Pendant la pandĂ©mie de Covid-19, son engagement atteint des sommets. Il offre des ambulances et installe des gĂ©nĂ©rateurs d’oxygène dans plusieurs hĂ´pitaux, un geste qui lui vaut le surnom de « père de l’oxygène ». «Les soutenir dans ces moments difficiles est le moins que je puisse faire», disait- il, incarnant une vision de la richesse comme un outil au service du bien commun.
Un héritage immortel
La disparition de Hadj Lounis Hamitouche laisse un vide immense, mais son hĂ©ritage perdurera. Son parcours, d’un enfant contraint d’abandonner l’Ă©cole Ă un industriel visionnaire, est une leçon de rĂ©silience et d’ingĂ©niositĂ©. Sa gĂ©nĂ©rositĂ© et son patriotisme en font un modèle pour les gĂ©nĂ©rations futures. Comme l’a exprimĂ© un habitant de Soummam :
« Hadj Ă©tait un combattant qui ne reconnaissait jamais la dĂ©faite ». MĂŞme affaibli par la maladie, il continuait Ă suivre de près son entreprise, cette « ville industrielle » qu’il a bâtie avec sa famille et ses collaborateurs. Ses funĂ©railles, prĂ©vues jeudi Ă Chellata, son village natal, seront l’occasion pour l’AlgĂ©rie de rendre hommage Ă un homme qui a transformĂ© des rĂŞves en rĂ©alitĂ© et partagĂ© ses succès avec son peuple. Lounis Hamitouche n’Ă©tait pas seulement un entrepreneur ; il Ă©tait une incarnation de l’espoir, prouvant que, mĂŞme parti de rien, un homme peut changer le destin d’une nation par son travail, sa vision et son coeur.