Tout le monde s’accorde Ă dire que le tĂ©lĂ©phone portable est vraiment l’invention la plus spectaculaire de ces cinquante dernières annĂ©es en raison des nombreux bienfaits dont il gratifie ceux qui le possèdent. Parmi tous les services qu’il rend, il y a un qui est, Ă notre avis, passĂ© inaperçu. Depuis que le tĂ©lĂ©phone portable est Ă la portĂ©e de toutes les bourses, les adolescents qui frĂ©quentent le CEM et le lycĂ©e fument beaucoup moins. Et un grand nombre d’entre n’eux n’a jamais Ă©prouvĂ© le besoin de fumer !
Auparavant, il suffisait de passer devant un lycĂ©e ou un CEM pour surprendre quelques adolescents tirant sur une cigarette, discrètement ou de manière ostentatoire quand ils sont en compagnie de camarades du sexe opposĂ©. Aujourd’hui, quand on passe devant ces deux types d’Ă©tablissements, on ne voit que très rarement des jeunes en train de fumer. En revanche, on voit qu’ils sont nombreux Ă parler avec leurs tĂ©lĂ©phones portables. Il faut savoir, tout d’abord, que les jeunes, quand ils fument, n’obĂ©issent pas Ă un besoin physiologique mais Ă une nĂ©cessitĂ© dictĂ©e par la psychĂ©. Fumer a toujours Ă©tĂ© perçu par eux comme l’apanage des adultes, la chasse gardĂ©e du père, le no man’s land de ceux qui ont cessĂ© d’ĂŞtre des «enfants» obligĂ©s de rendre compte tout le temps de leurs faits et gestes. Fumer Ă 15 ans ou 16 ans, c’est surtout envoyer des messages aux filles qu’on cĂ´toie. «Vous voyez, je fume. J’avale la fumĂ©e par la bouche et je l’expulse par le nez. Exactement comme les hommes.» Ils ne tiennent pas verbalement ce discours mais le cĂ©rĂ©monial avec lequel ils allument leur cigarette en dit long sur leur dĂ©sir de faire voir et d’attirer l’attention. La cigarette a toujours Ă©tĂ© perçue comme le symbole de l’adulte mâle. C’est pourquoi les garçons ne fument pas devant leur père parce qu’ils ne veulent pasqu’ils sachent qu’ils sont devenus adultes et que, par consĂ©quent, ils peuvent Ă©prouver les mĂŞmes besoins qu’eux et ont la capacitĂ© d’accomplir les mĂŞmes actes. Et puis, le père, on Ă©vite toujours, autant que faire se peut, de lui montrer qu’on est grand, de peur qu’il manifeste de nouveau son autoritĂ© sur nous et qu’il parvienne Ă nous convaincre que nous sommes encore
petits ! Devant sa mère, on fume le plus normalement du monde parce que, elle, elle est femelle et qu’elle n’est pas notre concurrente. Au contraire, on est heureux lorsqu’elle nous regarde fumer et qu’elle ne dit rien. On a presque envie qu’elle nous dise : «Maintenant, tu es vraiment comme ton père.» Ah ! Il avait bigrement raison, le citoyen Freud ! Et pourquoi le
tĂ©lĂ©phone portable a-t-il Ă©tĂ© dĂ©trĂ´nĂ© par la cigarette auprès des jeunes ? Tout simplement parce que ceux-ci le perçoivent comme un attribut des adultes. Et cela se comprend aisĂ©ment parce qu’auparavant pour avoir un tĂ©lĂ©phone, il fallait d’abord avoir une maison. Et quand on a une maison, c’est qu’on a fondĂ© une famille.
Ce qui signifie qu’on a largement prouvĂ© qu’on est adulte ! La symbolique dont le tĂ©lĂ©phone portable est aurĂ©olĂ© par les adolescents a largement dĂ©passĂ© l’aura de la cigarette. Le tĂ©lĂ©phone portable ne sert pas seulement Ă prouver qu’on est mâle adulte. Il facilite aussi la communication avec les filles, surtout que ces dernières l’utilisent Ă©galement. MĂŞme beaucoup plus que les garçons mais plus discrètement pour des raisons sociales Ă©videntes. Chez nous, la fille doit ĂŞtre discrète si elle veut que la sociĂ©tĂ© lui donne une bonne note. Le garçon, lui, il fonce. Sinon, Ă quoi lui servirait-il d’essayer de prouver qu’il est un homme ?
Allumer le portable pour…
allumer les filles !
Une des preuves (peut-ĂŞtre) que le portable est le… descendant de la cigarette du point de vue affectif est qu’auparavant au moment de sortir de la classe, on entendait les Ă©lèves dire : «Enfin on va pouvoir allumer une cigarette !» Maintenant, on dit : «Enfin, on va allumer le portable.» Dans les deux cas, le but est le mĂŞme : allumer les filles !
Le tĂ©lĂ©phone portable non seulement permet de montrer qu’on est adulte, comme avec la cigarette, mais en plus, il possède un certain nombre de fonctions inĂ©dites. Il est d’abord senti comme un territoire privĂ© que personne ne doit violer. Les parents, quand ils rentrent Ă la maison dĂ©posent leur tĂ©lĂ©phone nĂ©gligemment sur la table du salon, sur la tĂ©lĂ© ou sur le guĂ©ridon du couloir, Ă cĂ´tĂ© du vieillot tĂ©lĂ©phone fixe. Pour eux, c’est juste un outil permettant de travailler ou de rester en contact avec la maison. Pour les adolescents, c’est une tout autre histoire. Il n’est pas
question de laisser trainer leur tĂ©lĂ©phone partout. C’est une propriĂ©tĂ© privĂ©e.
Nul ne doit savoir ce qu’il y a Ă l’intĂ©rieur. C’est un domaine interdit aux autres. Il est le symbole de l’indĂ©pendance
vis-Ă -vis des parents, qui ont pourtant fourni l’argent qui a permis son achat. Mais qu’y a-t-il dans le tĂ©lĂ©phone de l’adolescent qui justifie toutes ces prĂ©cautions ? Les preuves qu’il n’est plus un enfant ! Très souvent on y trouve des numĂ©ros de tĂ©lĂ©phone des copains et des copines. Mais surtout des photos de copines Ă montrer aux copains pour leur prouver qu’on est un adulte… performant. Parfois, ces photos de copines sont montrĂ©es Ă la fille rĂ©calcitrante que l’on veut sĂ©duire, avec l’air de lui dire : «Non, mais, pour qui tu te prends, toi ? Tu as vu le nombre de filles qui sortent avec le mâle adulte que je
suis ? Tu as vu ce qu’il y a dans mon tĂ©lĂ©phone ?» Le plus grand coup dont rĂŞve l’adolescent de nos jours, d’après ce
que nous a dit Lyès, un lycĂ©en de 18 ans, c’est de se trouver en face d’une fille qui se donne des airs et qu’Ă ce moment-lĂ , une autre fille lui tĂ©lĂ©phone pour lui demander quelque chose. En lui rĂ©pondant, il active le haut-parleur pour que la fille sache qu’elle a intĂ©rĂŞt Ă descendre sur terre si elle ne veut pas se retrouver isolĂ©e. Et isolĂ©s, les adolescents ne le sont plus depuis qu’ils possèdent le tĂ©lĂ©phone portable.
Ils sont en contact permanent avec leurs parents qui veulent tout le temps savoir oĂą ils se trouvent. LĂ , il n’y a pas de problème. Quand on leur rĂ©pond on dĂ©sactive le haut-parleur surtout lorsqu’on est en groupe. Il n’est pas bon pour l’Ă©go d’un ado que ses ami(e) s sachent que sa maman le cherche parce qu’il s’est attardĂ© quelques minutes de plus avec un groupe de copains.
D’ailleurs, les adolescents dont les parents ont l’habitude de venir les chercher au collège ou au lycĂ©e sont de plus en plus nombreux Ă tĂ©lĂ©phoner Ă leurs parents pour leur dire qu’ils sortiront beaucoup plus tard que d’habitude alors qu’ils sont dĂ©jĂ dans le bus avec leurs camarades.
Et mĂŞme lorsqu’il est chez lui, l’adolescent n’est jamais isolĂ© de ses camarades.
Il peut Ă tout moment les joindre et il
en est de mĂŞme pour eux avec lui.
Symbole d’intimitĂ©
Le tĂ©lĂ©phone portable est aussi symbole d’intimitĂ©. Donner son numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone Ă une fille, c’est lui permettre d’entrer dans son intimitĂ©. Quand une adolescente donne son numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone Ă un adolescent, celui-ci la considère comme dĂ©finitivement conquise parce qu’elle lui a donnĂ© l’autorisation d’entrer dans son espace privé… Un peu comme s’il Ă©tait parti chez elle et elle chez lui !
Le tĂ©lĂ©phone est perçu comme le reflet de sa personnalitĂ©, c’est pourquoi le lycĂ©en et le collĂ©gien sont toujours Ă la recherche du bon tĂ©lĂ©phone et des belles sonneries qui rendent compte de leur intelligence, de leur romantisme et, en dĂ©finitive, de leur sĂ©duction. Le tĂ©lĂ©phone portable est aussi un complice et un alliĂ© qui rend considĂ©rablement service dans les moments difficiles. Lorsqu’un adolescent manque de courage face Ă une fille pour exprimer de vive voix ce que son cĹ“ur Ă©prouve, il fait appel aux SMS ! Et paraĂ®t-il, d’après SmaĂŻl, un autre lycĂ©en de Bordj El-Bahri, «les SMS donnent de très bons rĂ©sultats… Surtout lorsqu’ils sont gentils et envoyĂ©s au milieu de la nuit ! Les filles aiment savoir que quelqu’un pense Ă elles, dans ce grand moment de solitude qu’est la nuit». Pour toutes ces raisons, le tĂ©lĂ©phone portable a remplacĂ© la cigarette chez les adolescents en quĂŞte d’affirmation de soi. Et ce qui ne gâche rien, c’est que ce petit gadget magique ne nuit pas Ă la santĂ© comme la cigarette mĂŞme si, aujourd’hui, des voix s’Ă©lèvent de plus en plus pour attirer l’attention sur l’addiction des jeunes au tĂ©lĂ©phone portable. Addiction. Encore un point commun avec la cigarette…
Pendant des annĂ©es, des campagnes de sensibilisation ont Ă©tĂ© menĂ©es pour dissuader les jeunes de fumer, en avançant comme argument les risques du tabac sur la santĂ©. On a voulu utiliser l’arme de la peur. Cela s’est soldĂ© par un cuisant Ă©chec parce que le souci principal des adolescents est de prouver qu’ils ne connaissent pas la… peur. Et lĂ , en quelques annĂ©es, le tĂ©lĂ©phone portable est en train de rĂ©ussir lĂ oĂą des gĂ©nĂ©rations de psychopĂ©dagogues ont lamentablement Ă©chouĂ©. Le tĂ©lĂ©phone portable ? On peut dire que, notamment chez les jeunes, il fait… un tabac !