«Je suis venu, calme, orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes : Ils ne m’ont pas trouvé malin», disait le célèbre et romantique poète français Paul Verlaine dans son poème Sagesse.
Ces vers pour nous peuvent résumer aisément la vie qu’avaient menée plusieurs interprètes kabyles dans les années 50, soit en s’exilant en France, soit en quittant village et famille en quête d’un meilleur avenir dans la capitale. Originaire de Sidi Aïch, c’est le cas de la famille Zerrouki, famille du chanteur Zerrouki Allaoua qui est né le 5 juillet 1915 à Amalou, commune de Seddouk (en basse Kabylie) pour grandir après, à l’instar de plusieurs artistes algériens, à La Casbah pour avoir deux éducations, celle de la rue et celle de l’école primaire.
Aujourd’hui encore, la nostalgie s’empare de ses fans. Grand maître incontesté de la chanson kabyle, Zerrouki Allaoua, et comme ses semblables (Cheikh El-Hasnaoui, Slimane Azem et, plus tard, Cherif Kheddam), a été dès son plus jeune âge influencé par la musique chaâbie pour être, par la suite, influencé par d’autres univers musicaux à son arrivée en France qui donne d’ailleurs à sa carrière une autre tournure. Ce chanteur, dont le nom est associé à plusieurs chansons, comme El-Babour Boulahouachi ou encore Yemma Zahriw Yemuth, a été parmi beaucoup de Kabyles courageux qui ont fui la misère pour chercher du travail, en laissant leurs précieuses terres ancestrales industrialisées contre leur gré. L’exil a commencé dès la Première Guerre mondiale et qui a vu jusqu’à ce jour ses plus grands intellectuels émigrer vers d’autres pays.
Avec ce don inné, Zerrouki Allaoua a été repéré dès ses débuts modestes, en animant des fêtes familiales avec de nombreux groupes d’amateurs. Le public le surnomma déjà «Voix du rossignol» et le préfère à de nombreux grands cheikhs qu’il ne pouvait se payer.
Il cheminait petit à petit vers le professionnalisme. Doucement mais sûrement, Zerrouki interpréte des chansons puisées d’un répertoire riche des plus grands maîtres du chaâbi de l’époque, à l’instar de Hadj Mrizzek, Hadj Menouar ou encore El-Hadj El-Anka (dont il avouera être impressionné par ses prouesses instrumentales).
Il a été, donc, l’autodidacte de la musique chaâbie. Grâce à ces interprétations de ses plus grandes idoles, il s’initie tout seul dans ce monde si fermé qu’est la musique chaâbie. Du reste, on remarquera à travers ses propres chansons cet univers musical qui ne peut se détacher de lui.
Le don de Zerrouki ne se résumait pas seulement dans cette voix enchanteresse mais dans son don également à jouer de la batterie dans des orchestres professionnels quand les batteurs étaient absents ou encore en jouant du tar. Cette situation de chanteur vagabond et aventureux durera jusqu’à la Seconde Guerre mondiale pour laquelle il a été mobilisé dans les Ardennes, en France. L’histoire et le destin de la France, pays colonisateur, le poursuivent. Il sera démobilisé après l’Armistice et vivra les moments d’un Paris sous l’occupation allemande. Comme tous les Algériens de la première heure de l’émigration, son avenir se borne à travailler comme ouvrier dans une usine. Mais, Zerrouki n’oublie pas la musique, au contraire, il profite de cette vie pour se rapprocher du milieu artistique en participant à l’animation de plusieurs soirées artistiques dans les cafés nord-africains.
Il devint batteur dans l’orchestre de Mohamed Jamoussi avec lequel il fit danser la grande Badia et accompagna Ahmed Wahby. Cette expérience lui donna la chance de faire la connaissance de Mohammed El-Kamal. Ce dernier a été ébloui par son talent et sa voix et lui donna avec beaucoup de plaisir des conseils que Zerrouki acceptera et suivra scupuleusementet et c’est à partir de cette période que le public découvrit un Zerrouki aux riches répertoires Ines, Ines, Téléphone, et Yaâchaq del Bal, enregistré chez le célèbre Pacific.
Le nom de Zerrouki est associé également à celui de plusieurs autres artistes de l’époque, comme l’orchestre de Moh Saïd Oubélaid.
L’épanouissement de la vie de Zerrouki a connu son apogée dans les années 50 avec une voix romantique doublée de nostalgie. Puis vient l’Indépendance, mais Zerrouki n’en profitera pas pour très longtemps, il a été fauché à la vie en novembre 1968 à Paris d’une crise cardiaque alors qu’il était au sommet de sa gloire. Rendons-lui hommage avec ces vers extraits de Sagesse de Verlaine : «Suis-je né trop tôt ou trop tard ? Qu’est-ce que je fais en ce monde ? Ô vous tous, ma peine est profonde : Priez pour le pauvre Gaspard !»