Dans les pays du Maghreb, et ce, Ă l’instar des autres pays de la planète, le chant et la musique ont toujours accompagnĂ© les actes de la vie sociale. Qu’il s’agisse de cĂ©rĂ©monies en l’honneur d’invitĂ©s, de cĂ©lĂ©brations, d’Ă©vènements heureux ou encore de fĂŞtes religieuses ou publiques, la musique a toujours fait partie du programme.
La musique est Ă l’honneur chez les riches, comme chez les dĂ©munis, chez les citadins, Ă la campagne et mĂŞme dans les contrĂ©es les plus reculĂ©es des grandes agglomĂ©rations. Au fait, ne dit-on pas que la musique adoucit les mĹ“urs ? Le regrettĂ© El Boudali Safir qui fut non seulement un intellectuel de talent, mais aussi un amoureux de la musique avait dit un jour : « La musique est associĂ©e Ă la vie de chacun de nous, comme un besoin, un adjuvant du plaisir ou encore comme un baume sur les cĹ“urs pleins de souffrance ». Les Ă©tudes rĂ©alisĂ©es dans le passĂ© par des historiens ou encore par des musicologues ont toutes soulignĂ© que malgrĂ© les diffĂ©rentes pĂ©ripĂ©ties que les arabes en gĂ©nĂ©ral et les habitants du Maghreb en particulier ont connues, leur musique a pu ĂŞtre prĂ©servĂ©e et, par un phĂ©nomène de cristallisation, elle est restĂ©e en eux sauvĂ©e de toute altĂ©ration telle qu’ils l’ont pieusement reçue des siècles auparavant d’Abderahmane ou de Haroun Errachid. Certains estiment que la musique pousse les soldats Ă braver l’ennemi, augmente l’activitĂ© et encourage les travailleurs dans leurs pĂ©nibles labeurs, elle dissipe les effets de la colère et fait naĂ®re au cĹ“ur des hommes le dĂ©sir de la vie sociale et la tendance Ă la fraternitĂ©. C’est ainsi que des auteurs soulignent que dans le passĂ©, deux hommes sĂ©parĂ©s depuis longtemps par une haine et une jalousie irrĂ©ductible, se sont retrouvĂ©s dans un cafĂ© ou chaque soir la musique agrĂ©mente le lieu. A leur regard chargĂ© de colère les deux hommes Ă©taient prĂŞts Ă se jeter l’un sur l’autre, mais la prĂ©sence d’un musicien qui connaissait leur discorde, et craignant que la rĂ©union ne soit troublĂ©e par une rixe s’est mis Ă jouer un air prĂ©fĂ©rĂ© par les deux antagonistes. D’ailleurs, de cette initiative naquit l’amitiĂ© entre eux, ce qui n’a pu les empĂŞcher d’aller l’un vers l’autre pour s’embrasser comme de vieux amis qui n’avaient cessĂ© de s’aimer.
La musique adoucit les mœurs
Dans «Frères sincères» de Mohamed Derouiche on relève que la musique est très apte Ă exciter la colère, comme elle peut attendrir les relations. Plus loin on peut lire Ă©galement: « le chant sert tout, il est mĂŞme usitĂ© dans les lieux de prière ». On dit mĂŞme que la musique et le chant ont pour effet d’attendrir les cĹ“urs, de subjuguer l’âme et de la remplir de respect. D’autres auteurs affirment, de leur cĂ´tĂ©, que le chant a Ă©tĂ© la cause d’une guerre durant deux annĂ©es entre deux tribus. Il est une autre lĂ©gende qui tend Ă prouver que la musique a les pouvoirs les plus actifs et les plus divers sur l’âme humaine. Dans ce mĂŞme ordre d’idĂ©es, une lĂ©gende est adaptĂ©e selon les pays, mais qui en fait concernerait le cĂ©lèbre El Farabi qui avait appris la musique dans une des Ă©coles fondĂ©es en Andalousie par les Califes de Cordoue et dont la renommĂ©e du musicien s’est portĂ©e jusqu’en Asie. Ayant Ă©tĂ© informĂ© de cette rĂ©putation, le sultan Fakr-Edoula lui adressa plusieurs fois des messagers porteurs de prĂ©sents et chargĂ©s de l’inviter Ă se produire dans son palais. Tout en acceptant ces invitations, il craignait qu’une fois lĂ bas, il ne serait pas autorisĂ© Ă rĂ©intĂ©grer sa patrie ce qui d’ailleurs le fit longtemps rĂ©sister aux offres du souverain. Puis un jour, vaincu par les insistances et les prodigalitĂ©s, il prend son courage Ă deux mains et se prĂ©senta incognito au palais. VĂ©tu pauvrement, portant un instrument de musique Ă la main, sa prĂ©sence intrigua quelque peu le garde qui a longtemps hĂ©sitĂ© avant de le laisser entrer. Une fois dans une salle du palais, il se trouva en prĂ©sence d’un concert qui se dĂ©roulait devant le sultan et ses nombreux invitĂ©s. Tout en prĂ©servant son anonymat le plus complet, il prit place aux cĂ´tĂ©s d’autres musiciens et chanteurs sans que personne ne se doute de sa cĂ©lĂ©britĂ©. Une fois son tour arriva, il interprĂ©ta un mode qui suscita un accès de fou rire difficile Ă rĂ©primer en dĂ©pit de la prĂ©sence du souverain. Mais, aussitĂ´t après, il changea de rythme ce qui permit Ă la tristesse, aux gĂ©missements et aux pleurs de succĂ©der au rire puis avant de plonger l’auditoire dans la querelle, il opta pour un rythme particulier qui calma tout le palais avant de s’Ă©clipser satisfait des merveilleux effets de sa musique.
Une influence sur le corps
et l’esprit
On constate ainsi que la musique a une influence reconnue sur le psychisme et son pouvoir s’Ă©tend mĂŞme au corps et Ă la santĂ©. On se rappelle que vers la fin des annĂ©es 50, l’arrivĂ©e du Dr. Frantz Fanon Ă l’hĂ´pital psychiatrique de Blida a permis un changement complet des habitudes et aussi des moyens thĂ©rapeutiques. Fanon rĂ©volutionnaire de son Ă©tat a voulu Ă©liminer cette vision de prison qui caractĂ©risait cet hĂ´pital qui accueillait des malades de diffĂ©rents pays du continent. L’un de ses jeunes collaborateurs, en l’occurrence Dahmane Mokhtar se rappelle plusieurs annĂ©es après de l’ambiance que Fanon avait créée non seulement au niveau de son service, mais Ă travers tout l’hĂ´pital. « Il avait en effet introduit un Ă©tat d’esprit nouveau dans son service qui regroupait trois pavillons pour hommes et un pavillon pour femmes », dira t-il avant de prĂ©ciser que sa technique Ă©tait l’application de l’ergothĂ©rapie en tant que soins pour ses pensionnaires. Il faut souligner que non seulement ses responsables n’acceptaient pas cette nouvelle technique, mais aussi certains de ses collègues le prenaient pour un malade. Cependant, chaque jour ses collaborateurs, tels Makhlouf Longo et Charef Abdelkader qui furent pour lui de vĂ©ritables amis, relevaient des satisfactions. Au vu des rĂ©sultats qui commençaient Ă faire tache d’huile, les malades des autres services ont demandĂ© l’introduction de cette donne qui consistait Ă libĂ©rer les malades de leurs chaĂ®nes tout en leur permettant de s’initier Ă leurs hobbys prĂ©fĂ©rĂ©s et, Ă dĂ©couvrir leur personnalitĂ©, aspect qui l’incita Ă lancer des activitĂ©s culturelles. C’est lĂ qu’il fera appel Ă Abderrahmane Azziz qui travaillait au cachet Ă Radio Alger et lui proposa d’intĂ©grer l’Ă©quipe. Une fois installĂ©, Abderrahmane Azziz s’entoura de musiciens, de chanteurs et plus tard de poètes, d’hommes de théâtre et mĂŞme d’artistes peintres avec pour seul objectif de tester le comportement de chaque malade.
D’ailleurs, cette technique mĂ©dicale fut en effet bĂ©nĂ©fique pour de nombreux malades dont bon nombre ont pu ĂŞtre reconnus socialement. Il faut souligner que cette mĂ©thode est toujours appliquĂ©e au niveau de cet hĂ´pital, qui porte le nom de Frantz Fanon. Il est dit que la musique satisfait l’ouie, impose Ă l’âme l’enthousiasme et rĂ©jouit le cĹ“ur. Elle est la compagne du solitaire et l’aliment du cavalier et, tout cela grâce aux magnifiques effets que peut produire chez les hommes et mĂŞme chez les femmes une chanson interprĂ©tĂ©e par une voix mĂ©lodieuse.
Une action bénéfique
sur le développement des peuples
Sur ce mĂŞme propos, on rapporte qu’Ă la fin du XVIIIe siècle, une personnalitĂ© tunisienne du nom d’Ahmed Brehmat, qui visitait un hĂ´pital de son pays, avait demandĂ© si on arrivait Ă rendre la raison aux malades. L’interne de service lui rĂ©pondit que les guĂ©risons seraient nombreuses si l’on pouvait leur faire un peu de musique comme autrefois. A l’appui de cette opinion on lui montra le testament de la dame Baya Athamna, dĂ©cĂ©dĂ©e deux siècles plus tĂ´t qui avait lĂ©guĂ© une somme importante afin qu’on fasse de la musique une fois par semaine aux malades de l’hĂ´pital. Au Maghreb, la musique, surtout celle ayant un cachet religieux, a Ă©chappĂ© aux influences Ă©trangères qui ont marquĂ© le temps. La plupart des Ă©crits de l’Ă©poque ancienne soulignent sa constance et ses origines pour lesquelles elle est restĂ©e plus près  et plus semblable Ă elle mĂŞme, par le fait qu’elle a prĂ©servĂ© l’art qui touche Ă sa foi. Elle est restĂ©e surtout vocale, bien que des retouches lui ont Ă©tĂ© apportĂ©es tout au long du dernier siècle. Dans ces mĂŞmes Ă©tudes on trouve dans ce Maghreb une musique au sens simpliste certes, mais diversifiĂ©. Dans chaque mosquĂ©e, le chant religieux (med’h ) transmis de père en fils a Ă©tĂ© prĂ©servĂ© de toute atteinte et surtout de la trahison des interprètes. A l’instar de la langue du coran, le med’h a bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un puritanisme rigoureux. Si le style architectural des mosquĂ©es a connu des amĂ©nagements dans la coupole d’abord, puis dans les colonnes qui ont Ă©tĂ© reliĂ©es Ă des arceaux Ă©lĂ©gants et Ă des minarets qui se dressent vers le ciel, adoptĂ©es sur l’imagination des Califes de Baghdad et de Damas ou Ă celles des sultans ayant survĂ©cus aux diffĂ©rentes conquĂŞtes, la prière, par contre, est restĂ©e immuable. Il est donc logique et naturel que le chant religieux associĂ© Ă la prière soit prĂ©servĂ©s comme elle des atteintes du temps. Aux dires de quelques historiens de l’Ă©poque ancienne, une certaine tolĂ©rance permettant au chant de la poĂ©sie religieuse sur des airs empruntĂ©s Ă la musique profane a Ă©tĂ© remarquĂ©e dans les maisons de Dieu. Ceux lĂ mĂŞme affirment que cette tolĂ©rance remonte Ă l’Ă©poque andalouse oĂą les imams avaient cru nĂ©cessaire et utile d’attirer les fidèles dans les mosquĂ©es en autorisant le chant qui dehors avait atteint l’apogĂ©e de sa floraison sous la forme du med’h. Le chant et la musique ont servi le dĂ©veloppement intellectuel des peuples et nous estimons que ce parallĂ©lisme demeure encore assez Ă©vident pour avoir créé dans le Monde arabe et au Maghreb en particulier des arts musicaux diffĂ©rents d’une rĂ©gion Ă une autre.
Par : M. Hichem