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Edition du 16 Octobre 2010



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17 octobre 1961, Nuit d’horreurs Ă  Paris
L’image enchaĂ®nĂ©e
16 Octobre 2010

Parmi les images poignantes, outre celles montrant des AlgĂ©riens ensanglantĂ©s ou allongĂ©s morts sur les quais de la Seine, la camĂ©ra se focalise sur celle qui montre un pĂŞcheur regardant flotter devant lui les corps sans âme d’AlgĂ©riens matraquĂ©s Ă  sang avant d’ĂŞtre jetĂ©s dans le fleuve.

Les quelques rares films, en majoritĂ© censurĂ©s, sur la rĂ©pression sanglante du 17 octobre 1961 Ă  Paris, n‘ont pu sensibiliser le grand public français du fait d‘une chape plombĂ©e sur les horreurs de ce crime contre l‘humanitĂ© commis Ă  l‘encontre d‘AlgĂ©riens qui manifestaient pacifiquement pour la libĂ©ration de leur pays de l‘occupation coloniale. Parmi ces produits, le film-documentaire intitulĂ© "Une journĂ©e portĂ©e disparue" des cinĂ©astes australiens Philip Brooks et Alan Hayling est un recueil de tĂ©moignages croisĂ©s de victimes algĂ©riennes, tĂ©moins et militants dont Ali Haroun et Omar Boudaoud de la FĂ©dĂ©ration de France du FLN. Les tĂ©moignages sont soutenus par des photographies dont celles d‘Elie Kagan, photographe français tĂ©moin de la rĂ©pression sanglante survenue près de 6 mois avant la signature des accords d‘Evian. Les tĂ©moignages dont ceux d‘officiels français, gardiens de la paix, policiers, infirmiers, qui ont assistĂ© Ă  la rĂ©pression sanglante, ont Ă©tĂ© mis en scène dans les lieux mĂŞmes oĂą se sont dĂ©roulĂ©s ces crimes. Nombre de tĂ©moignages, particulièrement celui du gardien de la paix Georges Moulinet, rappellent la participation directe de milices de harkis au massacre des milliers d‘AlgĂ©riens qui manifestaient pacifiquement et sans arme.

Octobre sur Seine, "un monstre sombre et silencieux"
Parmi les images poignantes, outre celles montrant des AlgĂ©riens ensanglantĂ©s ou allongĂ©s morts sur les quais de la Seine, la camĂ©ra se focalise sur celle qui montre un pĂŞcheur regardant flotter devant lui les corps sans âme d‘AlgĂ©riens matraquĂ©s Ă  sang avant d‘ĂŞtre jetĂ©s dans le fleuve. Parmi eux, la jeune Fatima Bedar, 15 ans, jetĂ©e morte cette nuit-lĂ  dans la Seine. Selon une critique cinĂ©matographique du documentaire de Philip Brooks, "l‘image nocturne de la Seine, apparemment innocente, anticipe sur les tĂ©moignages qui vont suivre. Opaque, elle renvoie Ă  l‘idĂ©e du mensonge d‘Etat, d‘occultation des victimes et revĂŞt, après-coup, une qualitĂ© mortifère", comme elle renvoie Ă  la symbolique d‘un "monstre sombre et silencieux, renfermant dans le secret de son eau trouble un Ă©vĂ©nement coupable qu‘elle ne veut pas voir ressurgir". "Une journĂ©e portĂ©e disparue", c‘est ainsi contre l‘occultation d‘un crime colonial que le film de Philip Brooks s‘inscrit, en relançant de rares archives rĂ©alisĂ©es par ceux qui, tĂ©moins du drame, avaient tentĂ© de briser le silence. Le 17 octobre mĂŞme, les quelques images de tĂ©lĂ©vision qui existent sont dues Ă  des tĂ©lĂ©visions non françaises. Le film de Philip Brooks montre que ceux qui tentent malgrĂ© tout de prendre des photos voient leur matĂ©riel dĂ©truit. Les saisissantes photos prises par Elie Kagan durent l‘ĂŞtre clandestinement, notamment Ă  la station mĂ©tro Concorde oĂą il aperçoit des dizaines de morts. Lors du tournage, le rĂ©alisateur avait fait appel Ă  l‘historien Jean Luc Einaudi, auteur du livre "La bataille de Paris" qui relate, dans le dĂ©tail, cette page des plus sombres de la colonisation. Philip Brooks, en quĂŞte de fonds pour ce film-documentaire, avait essuyĂ© le refus des financiers, et c‘est une chaĂ®ne anglaise, Channel Four, qui a acceptĂ© de le produire. La censure sur ces crimes commis par la police de la 5e RĂ©publique française, sur ordre du prĂ©fet Maurice Papon, a Ă©galement frappĂ© le film du biologiste Jacques Panijel, "Octobre Ă  Paris", qui reconstitue la manifestation Ă  partir des photos de Kagan et de tĂ©moignages d‘AlgĂ©riens. Ce film a Ă©tĂ© saisi par la police dès sa première projection, en octobre 1962. Dans la nouvelle revue "Partisans", l‘Ă©crivain François MaspĂ©ro reproche Ă  Panijel de finir "Octobre Ă  Paris" sur les huit morts de Charonne qui se rĂ©fère Ă  la charge policière contre les manifestants anti-OAS du 8 fĂ©vrier 1962. Ce reproche est liĂ© Ă  la diffĂ©rence de traitement entre les deux Ă©vĂ©nements, celui de Charonne, estime-t-il, ayant occultĂ© celui du 17 octobre 1961 et "tous les efforts faits pour en connaĂ®tre l‘Ă©tendue".

Le 17 octobre, un chaînon dans le drame de la colonisation
Force est aussi de citer le film "Nuit Noire" du cinĂ©aste Alain Tasma, qui tente de retracer la trame de ce haut fait d‘histoire contemporaine, avec des personnages fictifs dont une journaliste, Sabine (Clotilde Courau), une militante contre le colonialisme, porteuse de valises, Nathalie (Florence Thomassin), un ouvrier, Tarek (Athmane Khelif), son neveu Abde (Ouassini Embarek), un moudjahid de la FĂ©dĂ©ration FLN de France, Ali SaĂŻd (Abdelhafid Metalsi), entre autres tĂ©moins de ces massacres diffĂ©remment interprĂ©tĂ©s qui voient leurs destins se croiser dans le carousel du dĂ©bat contradictoire.
Ce long-mĂ©trage, qui Ă©tait Ă  l‘origine un tĂ©lĂ©film produit par la chaĂ®ne de tĂ©lĂ©vision Canal+, a reçu le Grand Prix du scĂ©nario au Festival international des programmes audiovisuels (FIPA) de 2005 Ă  Biarritz et a Ă©tĂ© en sĂ©lection de plusieurs festivals Ă©trangers tels que ceux de Toronto, MontrĂ©al, DubaĂŻ, San Francisco, New York... Des centaines d‘ouvrages, de documents filmĂ©s, de chroniques d‘associations, sans oublier les ouvrages des historiens, ou celui des collectifs d‘intellectuels tel que celui dirigĂ© par Olivier Le Cour Grandmaison, ont contribuĂ© Ă  la reconstitution de cet Ă©vĂ©nement tragique dont la mĂ©moire, selon les historiens, "participe d‘un mouvement plus gĂ©nĂ©ral" regroupant bien d‘autres faits dramatiques liĂ©es Ă  la colonisation qui devrait devenir "une question centrale" pour l‘opinion publique française d‘aujourd‘hui. Dans les semaines qui suivirent ces "ratonnades", Maurice Papon avec l‘appui du ministre de l‘IntĂ©rieur Roger Frey, du Premier ministre Michel DebrĂ© et du prĂ©sident de la RĂ©publique Charles De Gaulle, fera tout pour faire Ă©chouer les demandes de commissions d‘enquĂŞte, faite au Conseil municipal, au Conseil gĂ©nĂ©ral de la Seine et au SĂ©nat, rapporte le rĂ©alisateur qui revient longuement sur le combat de Jean-Luc Einaudi, qui a menĂ© une enquĂŞte minutieuse sur les massacres, face Ă  Papon. Le 20 mai 1998, J.L Einaudi Ă©crivait dans le journal Le Monde : "En octobre 1961, il y eut Ă  Paris un massacre perpĂ©trĂ© par des forces de police agissant sous les ordres de Maurice Papon". En juillet 1998, Papon porte plainte pour diffamation contre un fonctionnaire public. "Pour prĂ©parer sa dĂ©fense, Jean-Luc Einaudi compte sur les documents officiels dont il a demandĂ© communication, trois mois plus tĂ´t, aux Archives de Paris. Faute de pouvoir produire des documents Ă©crits attestant de la responsabilitĂ© de la prĂ©fecture de police, dirigĂ©e par Maurice Papon en octobre 1961, l‘historien sollicite le tĂ©moignage de deux conservateurs des Archives de Paris, qui acceptent et tĂ©moignent, l‘un par Ă©crit et l‘autre Ă  la barre. Maurice Papon, prĂ©sent, fait tĂ©moigner en sa faveur entre autres l‘ancien Premier ministre, Pierre Messmer, tandis que Jean-Luc Einaudi fait venir Ă  la barre des tĂ©moins directs des massacres d‘octobre 1961. Hachemi, Cherhabil, Ahcene Boulanouar, Mustapha Cherchari, Zineddine Khiari, Saade Ouazène et tant d‘autres racontent alors les sĂ©vices subis ce jour lĂ . Ils ont Ă©chappĂ© Ă  la mort mais les sĂ©quelles sont encore vivaces. Le 26 mars 1999, Maurice Papon est dĂ©boutĂ© de sa plainte et l‘historien relaxĂ© au bĂ©nĂ©fice de la bonne foi. Deux archivistes sont sanctionnĂ©s pour avoir tĂ©moignĂ©. Monique Hervo, ancienne du service civil international de Nanterre et qui tĂ©moigna Ă©galement lors de ce procès dira qu‘elle l‘a fait parce que la mĂ©moire, " nous la devons Ă  tous ceux qui ont souffert qui ont donnĂ© leur vie, Ă  tous ceux qui ont Ă©tĂ© torturĂ©s". "Au lendemain du 17 octobre, dit-elle, les bidonvilles de Nanterre n‘Ă©taient plus rien d‘autre qu‘un hĂ´pital de campagne, tant les blessĂ©es Ă©taient nombreux et lorsque j‘ai tĂ©moignĂ©, c‘Ă©tait pour moi rendre hommage Ă  tous les AlgĂ©riennes et AlgĂ©riens qui ont luttĂ© pour l‘indĂ©pendance de leur pays". "L‘oubli, c‘est la continuation du massacre. L‘oubli ce n‘est pas seulement porter injure Ă  ceux qui sont morts, Ă  ceux qui portent sur leur corps les sĂ©quelles des tortures subies, c‘est Ă©galement faire injure Ă  tout un peuple et au-delĂ , s‘agissant d‘un crime contre l‘humanitĂ© c‘est faire injure Ă  l‘humanitĂ© toute entière", dira quant Ă  elle l‘avocate Nicole Dreyfus Schmidt citĂ©e comme tĂ©moin. Le dĂ©bat qui suivit cette projection, permit Ă  J.L Einaudi, de revenir longuement sur la bataille des archives sur ces massacres qui sont encore occultes pour beaucoup d‘historiens. Il prĂ©cisera notamment, qu‘en 2000 il obtient une dĂ©rogation pour consulter les archives qui lui ont permis, pour le 40 ème anniversaire, de publier de nouvelles rĂ©vĂ©lations sur les morts et disparus après le 17 octobre. Mais il ajoutera surtout, qu‘"on peut toujours dire qu‘on doit ouvrir les archives mais si un ministère comme celui de l‘IntĂ©rieur, ne verse pas ses archives aux Archives de France, qui en a pourtant l‘obligation, on ouvre sur le vide". Il relève aussi que l‘accès Ă  certaines archives est encore refusĂ©, citant la prĂ©sidence de la RĂ©publique qui s‘est opposĂ©e Ă  ce qu‘il puisse accĂ©der aux notes prises au Conseil des ministres par le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l‘ElysĂ©e Ă  l‘Ă©poque. "Les documents continuent donc Ă  dormir et il faudrait une forte volontĂ© politique pour que ces Ă©lĂ©ments soient retrouvĂ©s et mis Ă  la disposition des chercheurs", affirme M. Einaudi.


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