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Edition du 21 Décembre 2009



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M. Ben Salah Abdelkader, archéologue restaurateur au Midi Libre
«Si on veut découvrir l’homme du passé, on doit prospecter l’endroit où il a vécu»
16 Décembre 2009

M. Abdelkader Ben Salah est un archéologue passionné par son métier qu’il exerce depuis plus de 30 ans. Il en parle avec amour et simplicité à tel point qu’on peut comprendre aisément ce qu’il veut nous faire parvenir. En écoutant parler M. Ben Salah, on comprend que l’archéologie est un véritable sacerdoce pour lui. Toujours téméraire et en quête de notre identité laquelle, dit-il, «demeure méconnue», il nous parle de ce patrimoine légué par nos ancêtres et qui en dit long sur notre histoire. «Pour comprendre le présent ou même appréhender l’avenir, tel qu’il le souligne, il faut connaître notre passé». Ce qu’il veut d’ailleurs coûte que coûte transmettre à la génération future. Paul Valery disait bien : «Nous entrons dans l’avenir à reculons.»

Midi libre : Qu‘est-ce que l‘archéologie ?
A. Ben Salah : C‘est la science qui permet de mettre à jour tout ce qui concerne l‘histoire de l‘homme. Cette discipline consiste, donc, à le connaître dans toutes ses dimensions tant économique, sociale, culturelle, cultuelles que philosophique. En fait, c‘est une véritable sociologie du passé… Si on veut découvrir l‘homme, on doit prospecter l‘endroit où il a vécu qui est susceptible de nous fournir des témoins matériels qui nous aideraient à cerner cet ancêtre. Comme vous pouvez l‘imaginer, cette science doit être rigoureuse et pragmatique à la fois afin d‘éviter de faire de mauvaises lectures des messages que nous révèlent ces vestiges si précieux. Cette science suffit-elle pour connaître cette «sociologie du passé» Non, cette science n‘est pas autosuffisante, aussi elle fait appel à d‘autres disciplines comme la médecine, la topographie, la chimie, la biologie, l‘architecture et d‘autres encore comme supports afin de mener à bien les recherches sur le terrain, les interprétations et autres analyses des documents archéologiques mis à jour.

Que voulez-vous dire par «mis à jour» ?
«Mettre à jour» ne consiste pas seulement à exhumer des vestiges et encore moins la recherche des trésors enfouis, comme on a souvent tendance à l‘imaginer. «Mettre à jour» signifie la compréhension et l‘interprétation des messages véhiculés à travers les objets découverts. Une fois les informations recueillies, nous devons les transmettre au grand public par le biais de publications périodiques ou sporadiques. C‘est ce qu‘on appelle véritablement «mettre à jour».

Une fois cette opération effectuée, que faites-vous alors ?
Il faut transmettre le résultat de nos investigations. Cela devient un devoir pour l‘archéologue et un droit pour le citoyen lambda. En effet, tout archéologue légataire d‘une mémoire commune doit impérativement partager ses découvertes avec le reste de l‘humanité, et tout être humain a un droit inaliénable : celui de connaître son passé et ses racines.

Connaître ses racines donc joue un rôle dans le présent et l‘avenir ?
Connaître l‘homme du passé dans toute sa dimension humaine, c‘est nous connaître nous-mêmes. Depuis les temps immémoriaux, les êtres humains se transmettent leurs expériences de génération en génération et ce, depuis le silex, ou la maîtrise du feu jusqu‘à l‘ère de l‘informatique. Cette transmission est comme une chaîne aux maillons intimement liés. Si on ignore le passé ,c‘est une véritable rupture de cette chaîne. Cela revêt une importance primordiale pour l‘Algérien quand on sait que depuis très longtemps on ne cesse de lui dire des contre-vérités, voire des mensonges quant à ses véritables origines et j‘accentue la pluralité de celles-ci. On l‘a empêché d‘avoir, à l‘instar des autres peuples, une véritable identité nationale, et notre identité demeure méconnue ce qui cause un grand problème et, comme disenit les Kabyles : «Si on ne sait d‘où on vient, on ne saura pas où on va.» Pour preuve, demandez aux personnes de ma génération si elles ne se souviennent pas des chansons, par exemple, qui faisaient l‘apologie de «nos ancêtres les Gaulois». Cependant, les premiers habitants du Maghreb depuis la nuit des temps sont incontestablement les Imazighen ou les Berbères. Aujourd‘hui, il est temps de cesser de jouer avec notre identité et notre histoire. En confiant l‘écriture de celle-ci à des apprentis sorciers, nous n‘avons réussi qu‘à nous éloigner de nos racines. Notre quête identitaire doit être corroborée par des preuves indéniables et confiée à des scientifiques objectifs.

Quelles sont ces preuves ?
Ce sont tous les objets archéologiques découverts, allant du simple tesson de poterie jusqu‘au plus imposant monument, d‘une part, et, d‘autre part, cela concerne également tous les contes, chansons, adages et autres légendes qui constituent ce que nous appelons dans notre jargon le patrimoine immatériel de l‘Homme.

Que devient le matériel archéologique une fois exhumé ?
Bien évidemment, chaque type de patrimoine est traité différemment. Pour le patrimoine immatériel, il faut aller le chercher dans la mémoire collective de nos aînés et plus particulièrement chez nos mères et grand-mères gardiennes des traditions et de notre culture caractérisée par une exclusive oralité avant de l‘archiver et le conserver dans des supports et endroits adéquats. Quant au patrimoine matériel, dès sa mise à jour, il est étudié, déchiffré, archivé et restauré, le cas échéant, pour être conservé dans les réserves des musées ou exposé au public, car comme nous l‘avons préalablement souligné, chacun est en droit de connaître ses origines. Bien évidemment, toutes ces opérations répondent à des normes préétablies et scientifiquement fiables.

Comment considérez-vous ce patrimoine ?
Il n y a pas si longtemps on considérait le patrimoine comme un héritage légué par nos prédécesseurs et dont on pouvait disposer à notre bon gré sans rendre compte à nos successeurs. Aujourd‘hui, une nouvelle philosophie est en train de prendre place dans nos approches conservatrices. Désormais, nous considérons le patrimoine comme un emprunt concocté auprès des générations à venir. En conséquence, il nous faut le restituer, en tant que dette, intégralement à qui de droit, c‘est-à-dire à toutes les générations à venir afin d‘en jouir à leur tour. Pour ce faire, il nous faut respecter scrupuleusement les normes et règles qui régissent désormais la conservation et la restauration du patrimoine culturel.

Quelles sont ces règles et normes ?
La conservation des biens culturels en soi est une science à part entière. Il y va de la bonne «santé» des objets à conserver ; c‘est en quelque sorte la médecine de ces derniers. Aussi, nous faisons le distinguo entre la conservation préventive et la conservation curative, plus connue sous le vocable de restauration. Conserver un bien culturel c‘est lui assurer la plus longue vie possible à défaut de le pérenniser. Aussi, le souci majeur c‘est de le garder intact en veillant sur son intégrité. Par la suite, il faut lever un diagnostic de son état de conservation et c‘est en fonction de ce constat que l‘on pourra préconiser l‘intervention idoine. Si intervention il y a, alors un relevé photographique est nécessaire et préalable.

Pouvez-vous nous citer les techniques de nettoyage et de conservation de ces objets ?
Le nettoyage de l‘objet doit se faire de façon inoffensive afin d‘éviter d‘effacer les informations utiles qui y sont véhiculées. Il faut donc penser à la compatibilité des moyens mis en œuvre. L‘intervention doit impérativement être irréversible de sorte que nous devrions pouvoir défaire ce que nous avions restauré sans toucher à l‘intégrité de l‘objet et permettre ainsi aux restaurateurs futurs de pouvoir dérestaurer sans endommager l‘objet. Une fois restauré, l‘objet doit pouvoir être accessible et donc visible aux chercheurs et au public car nous ne devrions jamais perdre de vue que c‘est un patrimoine public. Voilà, donc, grosso modo les points nodaux de la conservation des objets archéologiques.

Quels sont, selon vous, les ossements les plus anciens découverts en Algérie ?
C‘est, par exemple, dans les gisements de Mechta El-Arbi ou Aïn-Lahneche, dans l‘est algérien, que nous avons découvert les plus anciens ossements qui datent de plus de 22 mille ans, mais les recherches ne sont pas encore terminées et des chercheurs algériens émérites sont sur la question. Ce qui importe pour nous qui sommes en quête d‘identité nationale, c‘est justement de voir que nos ancêtres ne sont pas venus d‘ailleurs mais qu‘ils sont les premiers habitants de ce pays et de cette région du monde, c‘est donc des autochtones, et mêmes les gisements relativement récents inhérents à la culture iberomaurusienne ou atérienne ou capsienne prouvent, si besoin est, que nous sommes issus des protoméditérranéens. En conséquence, nous sommes les premiers habitants de cette terre et ses légataires légitimes.

Aujourd‘hui nous ne voyons plus de publications spécialisées ou de sensibilisation, à quoi est due cette carence ?
Juste après l‘Indépendance, alors que l‘Algérie n‘avait pas sa prospérité financière actuelle, on publiait tous les résultats des fouilles de l‘époque. On avait plusieurs publications spécialisées ; c‘était des publications périodiques. En plus des publications des rapports de fouille comme les libyca ou les Bulletins de l‘archéologie algérienne (BAA) et qui restent néanmoins destinées aux spécialistes. Nous avions même des journalistes qui couvraient régulièrement ces événements. Aujourd‘hui, c‘est le silence ? Nous devrions donc réinventer cela, car tout le monde est en droit de connaître son passé.

En tant qu‘archéologue, avez-vous un message à transmettre ?
L‘archéologue ne doit pas être considéré comme un chercheur de trésors, mais il doit être vu comme quelqu‘un qui contribue à l‘écriture de l‘histoire. Si on veut avancer, on doit collaborer avec d‘autres archéologues qui rencontrent les mêmes problèmes et qui ont trouvé les solutions adéquates. Ne dit-on pas «que pour les mêmes maux, les mêmes remèdes». L‘exemple est simple, nous ne devrions pas avoir de complexe par rapport aux étrangers, nous sommes gagnants de ces échanges.

L‘histoire de l‘archéologie
Ce terme d‘origine savante est formé sur une racine grecque signifiant l‘étude des choses anciennes. «Arkhaios» qui signifie ancien et «logos», science. Le métier d‘archéologue est né le jour où l‘homme a commencé à se poser des questions sur son histoire. Dans son sens actuel, il désigne la science des monuments et autres témoins de civilisations disparues, généralement enfouis et en grande partie détruits. Les premiers archéologues sont en fait les derniers rois de Babylone —et en particulier Nabonide (env. VIe siècle)— qui collectionnaient les antiquités religieuses de la Mésopotamie.
Grecs et Romains ont également fait de l‘archéologie lorsqu‘ils ont décrit des monuments anciens ou collectionné des objets provenant de tombes, comme à Corin-the. Cet esprit collectionneur marquera en fait les débuts de la recherche archéologique proprement dite, dans l‘Italie des XVe et XVIe siècles, où l‘on commence réellement à fouiller le sol pour en retirer des objets précieux et plus particulièrement des statues. Les premières fouilles suivies sont celles d‘Herculanum puis de Pompéi, dans la première moitié du XVIIIe siècle. Cependant, l‘exploration archéologique ne commence sérieusement que vers la fin de la première moitié du XIXe siècle avec les premières recherches en Mésopotamie (fouilles de Ninive et de Nim-rud par les Français et les Anglais). Ainsi, le travail d‘un archéologue qui est un métier de terrain avant tout consiste à fouiller le sol à la recherche de quelques antiquités. Il peut s‘agir d‘objets, ossements, vestiges laissés ici et là par ceux qui nous ont précédés. L‘étude des civilisations anciennes, et plus précisément, de toutes les civilisations, s‘étant succédé depuis la naissance de l‘Homme. Il s‘agit d‘étudier, d‘analyser tous ces objets trouvés pour comprendre et connaître ces civilisations qui nous ont précédées. Une des principales qualités de l‘archéologue est l‘observation.

Par : Ourida Ait Ali

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